Julius, joueur de Latroncules

Lors du confinement, l'équipe du musée de Gisacum a fait vivre Julius sur les réseaux sociaux, retrouvrez ici toute son histoire !

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  • [JULIUS, JOUEUR DE LATRONCULES #1]

    Bonjour ! Moi c’est Julius Macrinus, et comme nous sommes beaucoup à être confinés chez nous, je vais vous raconter une histoire rocambolesque qui m’est arrivée en 216 après Jésus-Christ ! Vous êtes prêts à l’écouter ? C’est parti !
    A cette date particulièrement lointaine (rares sont ceux qui s’en souviennent encore), je vivais à Mediolanum Aulercorum (Évreux pour faire plus simple), après avoir quitté Lutèce et la poissonnerie de mes parents. J'allais souvent dans la ville voisine de GISACUM pour rendre hommage à nos dieux (et pour acheter des huîtres ! La meilleure importation de la région arrivait directement au macellum).
    Lors de la dernière fête religieuse, le gérant des thermes (les bains publics), m’avait demandé de peindre une fresque sur les murs du portique des thermes pour leur donner de belles couleurs. Il s’était adressé à la bonne personne, j’étais FRESQUISTE ! Avec tout mon matériel, je me rendis alors à Gisacum dans une taverne où l’on devait me loger et me nourrir (d’huîtres j’espérais), à côté des thermes de la ville. Si j’avais su ce qui devait m’arriver les jours suivants, j’aurais sans doute dormi plus et bu moins de cervoise, ou bien était-ce de la posca, ou encore du cabarnet franc, Bacchus s’en souvient sans doute plus que moi !

 

  • [JULIUS, JOUEUR DE LATRONCULES #2]

    Après ma nuit à la taverne, je me rendis dans les thermes, pour me laver et faire un premier état des lieux du chantier qui m’attendait. Je rejoignis ensuite le gérant des thermes. Il me montra les murs concernés. Après un remède contre mon mal de tête : une tisane de thym et de romarin, je me mis au travail.
    La technique de la fresque, qui m’avait été transmise par un italien, demandait une certaine dextérité. Les couleurs (des pigments écrasés) devaient être posées sur un enduit humide de chaux et de sable. En séchant, les couleurs se fixaient définitivement, plus de retouches possible ! Dans mes souvenirs, j’avais fresqué les murs en ocre rouge avec de jolis motifs végétaux. Tout au long de la journée, j’avais été spectateur de nombreuses allées et venues de la part de sportifs dans la palestre, ce qui me déconcentrais quelque peu, notamment à cause de la présence d’un homme qui avait une carrure impressionnante, un véritable ours ! A la fin de la journée, j’avais fini le premier pan de mur ; la tâche fut si épuisante qu'un second passage de strigile (ou passage aux thermes) n'aurait pas été de trop !
    C’est alors que je fus interpellé par un homme en toge qui s’appelait Marcus. Il me félicita pour mon travail et m’invita à le rejoindre à sa table couverte de bourriches d’huîtres. Mes papilles, toutes émoustillées, m’obligèrent à m’asseoir. Marcus m’encouragea à goûter quelques coquillages, et je m’en tins à ma devise : "ne jamais contrarier un homme en toge". Je mangeai donc goulûment avec lui. Pendant le repas, je scrutais un plateau de jeu sur la table. Alors que Marcus me parlait de fresque, je me permis de passer du coq à l’huître, et lui demandais de m’initier à ce jeu inconnu...

 

  • [JULIUS, JOUEUR DE LATRONCULES #3]

    Nous étions à table avec Marcus, à côté de ce jeu qui m’hypnotisait. Il m’expliqua alors qu’il s’agissait du jeu des Latroncules, célèbre parmi les soldats de Rome. Je m’impatientai, mais comment joue-t-on ?? Marcus me calma un peu « Prends une dernière huître avant toute chose, ton cerveau aura besoin d’énergie ».
    Selon lui, le meilleur moyen de comprendre était de jouer mais je trouvais fourbe de sa part de ne rien m’expliquer. Cela lui permit de me battre à deux reprises. J’en ai tout de même déduit les règles suivantes : le plateau était un grand carré divisé en 64 cases. Nous avions 16 pions chacun, 8 fantassins et 8 grands cavaliers, que nous devions déplacer de case en case ou selon des lignes dessinées. L’objectif était limpide : encadrer les pions de son adversaire, pour les retirer un à un du plateau. Tout cela me semblait ardu et particulièrement stratégique.
    C'était un jeu complexe mais dès la troisième partie, je gagnai contre Marcus. Il consentit alors à m'apprendre certaines stratégies, ce qui se révéla plus loyal. Avec ces explications supplémentaires, tout se révéla très clair, les cases se redessinaient dans mon esprit et j’arrivais à anticiper l’avancée de ses pions. Je gagnai plus rapidement cette partie de Latroncules. Je ne demandais qu’à jouer et jouer encore, j’entrevoyais déjà des centaines de stratégies possibles.
    Marcus remarqua tout de suite mes capacités, et quant à moi, je faisais mine de ne pas voir ses sournoiseries (comme ajouter des pions à son camp par exemple). Cela ne provoquait en rien ma défaite. Et c'est avec une idée derrière la tête que Marcus me proposa de me trouver un adversaire pour le lendemain …

 

  • [JULIUS, JOUEUR DE LATRONCULES #4]

    Le lendemain matin, je me rendis aux thermes avec appréhension. Marcus m’y attendait avec l’athlète que j’avais aperçu la veille dans la palestre. Cet homme était si grand ! “Je te présente Maximus, mais tout le monde l’appelle Maximours, il sera ton adversaire aujourd'hui.” Nous nous assîmes autour de la table, Maximours en face de moi et Marcus à mes côtés. A peine assis, je remarquais l’applique représentant une tête d’ours, que portait mon adversaire sur sa tunique. Peut-être était-ce un porte bonheur ?
    Sans plus de préambule, la partie commença et me demanda beaucoup de concentration. Toutefois, après une bonne nuit de sommeil, je réussis à placer stratégiquement mes cavaliers, laissant peu d’échappatoires à mon adversaire . Mais il ne fallait pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué et je rencontrai quelques difficultés avant de pouvoir encadrer ses pions les uns après les autres.
    Après ma victoire, Marcus s’adressa à moi avec un sérieux que je ne lui connaissais pas. Il me demanda si j’étais prêt à participer à un tournoi de latroncules s’il en organisait un à Gisacum. Tout cela me parut prématuré mais il me rassura et m’annonça qu’il allait me préparer un entraînement digne d’un sportif.
    Après cette annonce surprenante, et stressante, je me tournai vers les dieux. Dans le sanctuaire de Gisacum, trois temples étaient réservées aux dieux principaux, mais c’était Minerve que je venais voir, Déesse de la stratégie militaire, elle pourrait sans doute m’aider. J’aperçus Marcus en repartant. Il se trouvait devant une statue de Mercure, messager des dieux et dieu des voleurs. C’était étrange, lequel Marcus venait-il prier ? A présent, je devais me méfier de ce Pygmalion, peut-être y avait-il huître sous roche ?

 

  • [JULIUS, JOUEUR DE LATRONCULES #5]

    La phase de préparation était particulièrement intensive. Après plusieurs journées passées à jouer aux Latroncules, mon esprit était fatigué et lassé. Marcus ne cessait de m’encourager et négocia même avec le gérant des thermes un délai supplémentaire pour la réalisation de la fresque. Il avait raison, je ne devais pas réduire mon entraînement si je voulais gagner le tournoi la semaine suivante. Il se jouerait en trois manches et devait réunir les 8 joueurs les plus talentueux de la région.
    Le jour tant attendu arriva enfin ! En me rendant aux thermes, je vis le gérant me regarder de travers, ce qui me mit une pression supplémentaire. Marcus vint me rejoindre pour me soutenir, ce qui me parut suspect, d’autant plus qu’il connaissait très bien le juge du tournoi ...
    Mon premier adversaire était un tabletier jouant avec ses propres pions, façonnés dans de l’os. Il donnait l’impression d’être présent au tournoi dans le seul but de montrer ses talents d’artisan. La facilité avec laquelle je gagnai me confirma cette hypothèse.
    Je dus ensuite jouer contre un riche marchand particulièrement sournois. En m’asseyant face à mon adversaire, je remarquai sa fibule en forme de roue, mise en évidence sur sa tunique. Durant la partie il essaya de me soudoyer malgré ses facultés de jeu. Il proposa de m’offrir les services d’un fresquiste pour décorer ma demeure, sans savoir que j’étais le plus réputé du territoire. Je déclinai sa proposition malhonnête et sans intérêt pour moi. Ce fut néanmoins un joueur coriace et je dus développer tactiques et stratégies pour le vaincre. Après sa défaite, le marchand insinua que je ne gagnerai jamais contre le grand Lucius, mon futur adversaire en finale.

 

  • [JULIUS, JOUEUR DE LATRONCULES #6]

    Le jour de la finale correspondait à un jour de culte en l’honneur de Minerve. Une foule plus dense était réunie à Gisacum pour la célébration, et de nombreux pèlerins vinrent assister à la finale dans les thermes. Le plateau de jeu avait été installé sur une table au centre de la palestre habituellement réservée aux sportifs. Marcus me retrouva pour me soutenir avant cette partie décisive. Il était accompagné du juge du tournoi qui portait une bague clé à son doigt. Il devait s’agir de la clé du coffre contenant la récompense, annoncée à 1000 sesterces. Avant le début de la partie, Lucius, mon adversaire du jour, s’approcha de moi pour se présenter. Il était Général de l’armée romaine, comme sa fibule en forme de queue de paon l’attestait.
    Lucius, en tant que Général, connaissait les techniques militaires, cela l’avantagea pendant la partie. Il attaquait constamment et je passais mon temps à battre en retraite. C’est alors que je vis une faille dans son jeu. Après un temps de réflexion, je décidai de m’y engouffrer. Lucius était décontenancé par son erreur. Après cette manœuvre, il fut plus aisé pour moi d’avancer mes pions, d’encadrer les siens petit à petit, et de gagner cette partie !
    Tandis que Lucius partait avec le lot de consolation (un plateau d’escargots farcis), le juge du tournoi arriva en compagnie de Marcus. Il me tendit la récompense dans un coffre, mais celui-ci me sembla léger, compte tenu de la somme annoncée. Quand je vis Marcus me donner lui même la bague clé, je compris alors qu’il avait prié Mercure en tant que Dieu des voleurs et qu’il venait de me dérober une partie de ma récompense. Vappa* !! Je confrontai alors Marcus pour lui réclamer mon dû. Comme le disait César : Veni, Vedi, Vici **, je méritai ma récompense !
    *vappa : moins que rien
    *veni vedi veci : je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu !

Merci de nous avoir suivi dans les aventures de Julius ! À bientôt ! 👋