Histoire d’arbre : le laurier d’Apollon

Chaque semaine jusqu’au printemps prochain, découvrez une facette de Gisacum par le prisme de la civilisation gallo-romaine ou de l’archéologie ! Le passé rencontre le présent. De quoi vous faire patienter pendant l’hiver en attendant les nouvelles animations sur le site !

Cette semaine, c’est une plante aromatique qui est à l’honneur : le laurier !

Bonne lecture.

 

laurier

Le laurier ou laurus nobilis de la famille des Lauracées est un arbre originaire du bassin méditerranéen.

Utilisé comme condiment en cuisine pour aromatiser les plats, il est également reconnu pour ses nombreuses vertus médicinales :  antiseptique, astringent (favorise la cicatrisation), digestif, sudorifique (provoque la transpiration), stimulant …

Pendant l’Antiquité, les branches du laurier symbolisent l’immortalité et couronnent les victorieux (concours, combats,…).  Au Moyen Age, on raconte que les grands savants reçoivent aussi la fameuse couronne de laurier, mais celle-ci est recouverte de baies ou bacca laurea (baies de laurier). Termes à l’origine de notre baccalauréat !   Aujourd’hui, un lauréat est celui qui reçoit les lauriers, qui reçoit une victoire ou une récompense.

A Gisacum, dans le jardin qui entoure les vestiges des thermes gallo-romains, nous avons planté deux lauriers. Ce n’est pas un hasard si cet arbre bien connu est présent à Gisacum.apollon

En effet, on raconte qu’Apollon serait le dieu protecteur de l’ancienne ville gallo-romaine de Gisacum et que le laurier était son arbre sacré ! L’auteur latin Ovide nous raconte la naissance du laurier dans ses Métamorphoses.

Apollon et Daphné

« Le premier amour de Phoebus fut Daphné, la fille du Penée : il le reçut
Non du hasard aveugle mais de l’implacable colère de Cupidon.

Tout fier de sa récente victoire sur le serpent, le dieu de Délos
L’avait vu bander son arc en tendant bien les cordes et avait dit :
 » A quoi te sert une arme si puissante, petit plaisantin ?
C’est à mes épaules qu’il convient de confier de tels objets
Car je suis capable de blesser à coup sûr une bête féroce, un ennemi,
Moi qui vient de terrasser d’une multitude de flèches
Le Python au ventre gonflé de venin qui sévissait sur tant d’hectares.
Contente-toi donc de déclencher, d’attiser je ne sais quelles
Amourettes, et ne viens pas usurper ma gloire. »
Le fils de Venus lui fit cette réponse : « Ton arc transperce tout, Phoebus ?
Le mien est pour toi ; tous les êtres vivants ont beau plier
Devant ta divinité, ta gloire ne vaut pas la mienne. »
Là-dessus, fendant les airs à tire-d’aile, il se posa
Sans hésiter sur les hauteurs ombreuses du Parnasse
Et tira, de son carquois plein de flèches, deux traits aux effets
Opposés : l’un pour chasser l’amour, l’autre pour le faire naître.
Celui qui le fait naître est doré, sa pointe acérée brille,
Celui qui le chasse est émoussé et la tige de flèche est plombée.
C’est ce dernier que le dieu plante sur la nymphe du Penée;
De l’autre, il blesse Apollon en transperçant ses os jusqu’à la moelle.
Celui-ci tombe amoureux sur-le-champ; celle-là fuit le nom même
D’amant (…).
[…]
A la vue de Daphné, Phoebus est amoureux et veut s’unir à elle;
Leurré par sa propre parole prophétique, il croit avoir ce qu’il désire.
Et tout comme brûle le chaume tendre une fois les épis coupés,
Comme une haie s’embrase lorsqu’un passant en a trop approché
Sa torche ou l’y a laissée au lever du jour,
Ainsi s’enflamme le dieu dont le cœur tout entier se consume
Et nourrit d’espoir cet amour sans issue.
[…]
Elle fuit, plus rapide
Que brise légère, sans s’arrêter aux paroles qui la retiennent.
[…]

La fuite augmentait encore sa beauté. Le jeune dieu, alors, renonça
A parler d’amour vainement et, inspiré par l’Amour même,
Il se lança à sa poursuite d’un pas plus vif encore.
[…]
Elle, à bout de forces, très pâle, épuisée par cette fuite
Eperdue, tourne les yeux vers les eaux du Pénée en s’écriant :
« Viens, père, à mon secours si vous, les fleuves, avez ce pouvoir;
Ce corps qui séduit trop, maudis-le en le transformant. »
Sa prière à peine achevée, une lourde torpeur envahit ses membres,
Une mince écorce entoure sa poitrine tendre,
Ses cheveux s’allongent et deviennent feuillage, ses bras des rameaux ;
Son pied, si véloce tantôt, se fixe au sol par d’inertes racines,
Sa tête forme une cime ; d’elle, il ne reste que l’éclat.
Phoebus l’aime toujours et, posant sa main sur le tronc,
Sent encore battre le cœur sous l’écorce récente ;
[…]
Le dieu lui dit : « Eh bien, puisque tu ne peux être mon épouse,
Tu seras mon arbre ; ma chevelure, ma cithare,
Mon carquois, ô laurier, te posséderont à jamais ;
Tu seras là, auprès des chefs latins, lorsque des voix joyeuses
Chanteront leur triomphe et que le Capitole verra venir de longs cortèges.
Tu te tiendras, gardien fidèle, sur le seuil du palais d’Auguste
Et tu veilleras sur la couronne de chêne fixée en son milieu ;
De même que ma tête, avec son abondante chevelure, reste jeune,
Tu porteras toujours un feuillage splendide et persistant. »
Sur ces mots de Péan, le laurier fit un signe d’assentiment
De ses branches nouvelles et l’on vit remuer son faîte – ou sa tête. « 

Source : Ovide, Les Métamorphoses, traduit du latin, présenté par Danièle Robert, Thesaurus, Actes Sud, Paris, 2001, Livre I, pp. 53-59.